La fascinante histoire de Kirsten Neuschäfer

Illustration : Florence Rivest

 

Si vous ne suivez pas les compétitions de voile, vous n’avez probablement jamais entendu parler de Kirsten Neuschäfer. Pourtant, Kirsten est beaucoup plus qu’une athlète couronnée, elle est à mes yeux l’une des plus grandes aventurières de notre époque. Laissez-moi vous raconter sa fascinante histoire.

 

Un voyage au bout de soi

Premièrement, un mot sur la Golden Globe Race. 

En 1968, le journal britannique The Sunday Times lance un grand défi à la voile : la première course autour du monde en solitaire, sans escale, sans moyens de communication permis, et avec pour seuls instruments de navigation autorisés, le sextant et la boussole. D’un niveau de difficulté extrême, le périlleux voyage entraînera les participants à repousser les limites des capacités humaines.  

Sur les neuf marins qui se lancent dans l’aventure, un seul se rendra jusqu’à la fin. Cinq d’entre eux abandonnent quelques semaines après le départ, avant même de traverser l’océan Atlantique. Nigel Tetley, Bernard Moitessier, Donald Crowhurst et Robin Knox-Johnston persévèrent. Pour des raisons différentes, ils passeront tous les quatre à l’histoire. 

Alors qu’il est en tête et qu’il est à moins de 1 200 milles nautiques de remporter la victoire, Nigel Tetley fait naufrage au milieu de l’Atlantique Nord. Il est secouru de justesse. 

En voie de remporter à son tour, Bernard Moitessier abandonne la course et décide de poursuivre son voyage jusqu’à Tahiti, accomplissant ainsi un tour du monde et demi. Dans son livre The long way, il raconte qu’il a catapulté telle une bouteille à la mer une jerrycan contenant une lettre expliquant le pourquoi de son désistement : 

« Je continue sans m’arrêter vers les îles du Pacifique parce que je suis heureux en mer et peut-être aussi pour sauver mon âme », écrit-il. Son refus du triomphe et de la gloire lui vaudront le respect et l’admiration de tous ceux qui suivent son périple, tenus en haleine, depuis la terre ferme.

Aux prises avec d’importantes difficultés de navigation dès le départ, Donald Crowhurst quant à lui fait un grand voyage imaginaire. Il rapporte de faux rapports de positions pendant des semaines, laissant croire au monde entier qu’il progresse dans la compétition, qu’il brise même des records de vitesse, alors qu’en réalité, il tourne en rond dans l’Atlantique. Rongé par la honte et la crainte d’être démasqué, il sombre dans le désespoir et se suicide au cours de l’aventure. 

Robert Knox-Johnston est le seul à franchir la ligne d’arrivée, après 312 jours en mer. Il devient alors le premier marin à compléter un tour du globe sans s’arrêter. Au départ, il était pourtant considéré comme celui qui avait le moins de chances de remporter la course. Certains diraient que Suhahili, son petit voilier de 32 pieds, ressemblait plus à une baignoire de bois qu’à un voilier de compétition prêt à affronter les forces de la nature. 

Marquée par la tragédie et les péripéties aussi étranges qu'incroyables, la première édition de la Golden Globe Race devient légende. Il faudra attendre cinq décennies avant que la course se tienne à nouveau. 

 

La navigatrice mystère

Le 4 septembre 2022, la 3e édition de la GGR est lancée aux Sables-d’Olonne, en France. Comme lors de la course originale, les participants seront seuls à bord et ils devront naviguer autour du monde en continu, sans assistance ni l’aide de la technologie moderne, en hommage à «l’âge d’or» de la navigation. 

Les marins suivront un itinéraire longeant l’Atlantique, contournant l’océan Austral vers l’est via les cinq grands caps, avant de revenir en France. La distance à parcourir est colossale : plus de 30 000 milles nautiques. Plus qu’une compétition sportive, l’épreuve en est une de survie. 

Sur les dix-sept concurrents inscrits à la GGR en 2022, quatorze abandonnent en cours de route. Parmi les trois seuls finalistes, une certaine Kirsten Neuschäfer, une concurrente discrète, presque anonyme. C’est la seule femme de l’aventure et elle mène la course. 

Après 235 jours à naviguer en se guidant à l’aide des astres, celle-ci franchi la ligne d’arrivée et remporte la victoire, devenant du même coup la première femme de l’histoire à compléter un tour du monde sans s’arrêter en passant par les trois grands caps. Même avec un équipage, et même avec l’aide de la technologie moderne, aucune femme n’a réussi cet exploit avant. 

Quelques semaines après le début de la course, Kirsten dévie pourtant de sa trajectoire pour répondre à l’appel de détresse de l’un de ses adversaires, en plein naufrage au sud de l’océan Indien. Quand elle le localise, Tapio Lehtinen est à la dérive depuis 24 heures sur son minuscule radeau de survie, au large du continent africain. Elle lui porte secours, ils partagent un petit verre de rhum pour célébrer ce dénouement heureux, puis elle le dépose sur un paquebot de marchandises qui le ramènera sain et sauf sur la terre ferme. Elle reprend ensuite la course comme si de rien n’était et demeure en première position. 

On dit de la Golden Globe Race que c’est l’épreuve sportive la plus difficile, la plus longue et la plus dangereuse de tous les temps. C’est la première compétition de voile à laquelle participe Kirsten et elle la gagne, sauvant la vie d’un rival au passage. Mais qui est donc cette mystérieuse navigatrice?

 

L’appel de l’aventure

Elle a à peine 40 ans, elle est sud-africaine et c’est une pure inconnue des courses de voile. Mais elle n’en est pas à sa première aventure. Elle a déjà navigué plus de 200 000 milles nautiques à travers les océans les plus hostiles de la planète. Elle détient une connaissance approfondie des bateaux et de leurs systèmes complexes, des vents, des courants océaniques et des marées, et son expérience de navigation est absolument impressionnante. 

Kirsten navigue depuis l’enfance. Petite, elle vit loin des côtes de l’Afrique du Sud, mais elle apprend comme elle peut les rudiments de la navigation et elle s’amuse à manier des petits dériveurs, quand elle en a l’occasion. Elle lit les récits de voyages du capitaine Shackleton et rêve un jour d’explorer les grands océans. 

Au début des années 2000, elle commence à enseigner la voile puis à effectuer des livraisons de bateaux à travers le monde. En 2015, elle se joint à l’équipe du grand explorateur Skip Novak. À bord du Pelagic Expeditions, elle navigue autour de l’Antarctique, en Patagonie, en Géorgie du Sud et aux Îles Falkland. Elle accompagne plusieurs équipes de tournage, notamment le National Geographic et la BBC, à documenter les beautés sauvages et inexplorées de la planète. 

Lorsqu’elle s’inscrit à la GGR, Kirsten croit pouvoir gagner. Si on lui demande ce qui l’a préparé à se mesurer si courageusement aux périls des océans, elle nous répond sans hésiter : l’expérience. 

«J’avais navigué des milliers de miles nautiques en solitaire, dans toutes sortes de conditions difficiles. Je savais qu’être isolée et coupée du monde pendant des mois ne serait pas un problème. Je savais aussi que j’avais les compétences pour assurer la sécurité de mon bateau, réparer les bris imprévisibles et naviguer par moi-même dans les intempéries», explique-t-elle. 

Kirsten était donc prête pour le voyage d’une vie, mais Minnehaha, le voilier qui l’a mené vers la victoire, un Cape George 1988 de 36 pieds, l’était aussi. Elle a d’ailleurs consacré près d’une année à le préparer pour ses aventures autour du monde, accomplissant une bonne partie des travaux par elle-même. 

Pourquoi s’être lancée dans une telle épreuve, alors qu’elle n’était pas une habituée des compétitions de voile? « L’appel de l’aventure », dit-elle les yeux brillants.     

Il faut dire que Kirsten a toujours eu soif d’explorer le monde. Dotée d’une grande curiosité, elle recherche les occasions d’apprendre et de repousser ses limites, et du plus loin qu’elle se souvienne, ce sont les chemins les moins fréquentés qui l’interpellent. 

À 19 ans, alors qu’elle visite la Finlande, elle se met à la recherche d’un bateau qui pourrait l’emmener en Arctique, qu’elle rêve de visiter. Déterminée à atteindre son objectif, elle offre de peler des pommes de terres en échange du voyage. Elle travaille aussi comme guide d’aventures dans le nord de la Finlande, explorant les coins les plus sauvages du pays. Dans les terres glaciales de la Laponie, elle entraîne des huskies. 

À 22 ans, en voyage au Portugal, elle décide de rentrer chez-elle en Afrique du Sud, en vélo. Elle prend le ferry de l’Espagne au Maroc, puis elle pédale près de 15 000 kilomètres seule, du nord au sud de l’Afrique. Elle traverse des villages reculés, des jungles marécageuses, le désert du Sahara même, trimbalant dans son sac à dos quelques essentiels de survie : une petite tente, un purificateur d’eau, un brûleur et un couteau de poche. Elle contracte la malaria en chemin, mais reçoit les soins de généreux congolais, qui l’adoptent comme une des leurs. Au moment où il est temps de reprendre la route, le père de la famille qui l’accueille pendant trois semaines dans leur petite hutte la surnomme «sa fille blanche». 

C'est à la suite de cette expérience transformatrice qu’elle décide de devenir professionnelle de la navigation. 

Kirsten est l’une des rares athlètes de notre époque à carburer réellement au défi, sans égard pour la notoriété que ses accomplissements peuvent lui apporter. Indifférente à l’attention médiatique et à la popularité éphémère des médias sociaux, elle préfère l’anonymat. Elle est vraie, intègre et authentique, et être considérée comme une leader ne l’intéresse pas plus qu’être sous les projecteurs. Elle veut explorer l’inconnu et c’est sa seule motivation. 

 

Un sentiment profond de paix 

Quand elle navigue seule dans les eaux calmes des tropiques, Kirsten en profite parfois pour baisser les voiles, se jeter à l’eau et nager en liberté au milieu de l’océan. Lors de ces baignades méditatives, elle cherche à ressentir l’immensité, à ne faire qu’un avec la mer. Même que parfois, elle ose s’éloigner doucement de Minnehaha, pour «s’approcher de cet endroit intriguant qu’est l’éternité», raconte-t-elle. 

Grande amoureuse de la nature sauvage, se connecter à la force brute des éléments l’apaise et lui procure un sentiment profond d’humilité et de paix. 

«En pleine tempête au milieu de l’océan, observe-t-elle, les albatross continuent de voler et de vivre leur vie. À travers les pluies torrentielles et les bourrasques violentes, ils battent des ailes et poursuivent leur chemin. Comme êtres humains, nous faisons partie de cette force grandiose, même si celle-ci est beaucoup plus grande que nous et qu’elle n’a pas besoin de nous. La nature est indifférente à la réalité des êtres humains » croit-elle. 

 

Les sacrifices d’une vie nomade

Une vie de voyages et d’aventures comme celle que mène Kirsten inspire autant qu’elle fait rêver le commun des mortels. 

On l’imagine sur son voilier, voguer doucement au soleil couchant, au large d’îles lointaines où les habitants tressent des colliers de fleurs. Le scénario de sa vie est digne d’un chef d'œuvre du cinéma qu’on veut voir et revoir cent fois, parce qu’il nous transporte dans une histoire qu’on aime tous se faire raconter.

La réalité nomade a beau être passionnante, elle est aussi hors normes. Vivre en marge de la société est déjà un grand défi en soi, mais ce n’est pas le seul. 

Être en mouvement constamment signifie ne pas pouvoir s’enraciner nulle part et donc, renoncer souvent au confort, à la sécurité et à la stabilité, et même, abandonner certains projets. 

Kirsten a toujours eu la soif d’apprendre. Fascinée par les cultures ou encore par la biologie animale, elle aurait aimé poursuivre de longues études. Autodidacte, elle a appris énormément par elle-même, une panoplie de compétences techniques entre autres, mais plusieurs langues aussi, dont l’Allemand, le Français, l’Espagnol et l’Afrikaans, mais elle n’a pas pu se former dans un cadre structuré. Si s’inscrire à l’université avait été compatible avec son mode de vie, elle serait peut-être devenue vétérinaire.

Or, lorsque l’on consacre sa vie à explorer de nouveaux horizons, le plus grand prix à payer, c’est celui de la vie sociale. Être ailleurs signifie aussi être absent.

«Je n’ai ni famille, ni partenaire et j’ai peu d’amis proches. L’intimité et la proximité avec mon entourage est le plus grand sacrifice que j’ai dû faire» confie-t-elle. 

Kirsten a beau aimer les gens et s’intéresser sincèrement aux autres, les liens humains se tissent avec le temps et les souvenirs partagés ensemble. Voyager en permanence permet de découvrir mille et une richesses, mais cela exige beaucoup de liberté. Un certain isolement en découle, ce que Kirsten vit sereinement, étant de toute façon de nature solitaire. 

«Lorsqu’on l’apprivoise et qu’on l’accepte, la solitude procure un sentiment de paix intérieure et de satisfaction», conclue-t-elle doucement. 

 

Kirsten, l’esprit libre 

L’histoire de Kirsten n’est pas seulement fascinante, elle est magnifique. Elle raconte que l’extraordinaire existe. C’est une formidable leçon de courage, de détermination et d’indépendance. C’est une preuve vivante que penser par soi-même et définir ses propres limites est le meilleur moyen d’aller au bout de ses rêves et même, plus loin encore. 

Kirsten n’a pas seulement le cœur vaillant d’une grande aventurière. Elle a aussi l’intelligence lumineuse d’un esprit libre. 

« *** »
Audrey Thizy

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